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Oto découverte avec Baptiste : l’album « Mouhammad Alix » de Kery James

Oto découverte avec Baptiste : l’album « Mouhammad Alix » de Kery James

Oto Découverte de Baptiste #3 : Le nouvel album de Kery James « Mouhammad Alix » (2016)

Présentée par Baptiste Dubois
A partir du vendredi 11 novembre 2016
A écouter chaque mardi & jeudi à 8h et 18h ; mercredi & vendredi à 7h et 17h et le week-end à 12h

Pour cette nouvelle formule d’Oto Découverte avec Baptiste, découvrez un nouvel album et un avis (celui de Baptiste).

Kery James, le rappeur originaire d’Orly

« Mouhammad Alix » (sorti le 30 septembre 2016), est le sixième album du rappeur français Kery James.

Retrouvez la critique de Baptiste sur ce nouvel album de Kery James, disséqué pour vous, titre après titre.

 

Pochette de l'album "Mouhammad Alix" de Kery James

Pochette de l’album « Mouhammad Alix » de Kery James

 

1. « Mouhammad Alix », est le titre éponyme et premier morceau de l’album. Kery James rappe sur un flow rapide voire essoufflé. Se comparant au grand boxeur Mohammed Ali, il file la métaphore en se présentant comme le combattant ultime du rap français. Le beat est lourd et s’intensifie sur les refrains avec la punchline qui résume bien le titre « Je suis Mouhammad Alix, ils font des singles je fais des classiques ». Les paroles sont ciselées et on sent le rappeur de 38 ans prêt à en découdre. L’impression sur ce premier morceau est que l’on a affaire à un homme en pleine forme. Aucun temps mort dans cet égo-titre tranchant : nous voilà prévenus.

2. « Douleur ébène », avec une production moins flamboyante et plus classique mais toujours aussi dure, Kery James nous parle de souffrance et de mort. Un morceau très noir jusque dans son titre à double tranchant. Un parallèle que le rappeur a déjà effectué à plusieurs reprises. Efficace dans son flow et posant avec sincérité, Kery touche au but. On notera un final assez majestueux, aux intonations gospel.

3. « Pense à moi » démarre tout de suite en marquant sa différence. Beat léger et guitare retenue, le morceau se veut calme et mélodieux. Le contraste avec les deux premiers titres est saisissant. Un refrain envoutant chanté par la chanteuse du groupe Madame Monsieur et un premier couplet par Kery qui laisse de côté son flow tranché. Une parenthèse paisible où le rappeur prouve qu’il sait aussi se montrer plus doux tout en restant efficace.

4. « Jamais », en featuring avec N.O.V, fait la part belle aux punchlines mi-chantées mi-rappées. Un style de plus en plus en vogue. Le rappeur s’en sort plutôt correctement et NOV effectue un travail également honnête. Un morceau tendance qui ne sort pourtant pas du lot, sans être non plus mauvais.

5. « La rue ça fait mal », thème de prédilection de Kery James, le titre de ce morceau pourrait être le titre d’une rétrospective de sa carrière solo. Un texte sincère, toujours mi chanté, mi rappé où Kery James se livre un peu plus et semble tirer sur la corde sensible. On se laisse porter par cet ensemble efficace, sans artifice. Mention spéciale pour le timbre ému de Kery sur le refrain.

6. « Des morceaux de nous », en featuring avec la chanteuse Cleo, raconte ce qui reste de nos relations et de nos histoires d’amour, après les échecs. L’instrumentale est toujours léchée ; le texte quant à lui est une nouvelle fois noir et pessimiste. Exemple avec cette phrase « peu à peu nos différences deviennent des clivages ». Le titre n’en demeure pas moins agréable, notamment grâce à la prestation rafraichissante de Cleo sur le refrain, que Kery rejoint même à la toute fin du morceau pour un final en chœur.

7. « D’où j’viens », thème ô combien peu original dans le rap, ne sera pas le morceau indispensable de cet album. Peu inspiré, le texte semble écrit très rapidement et seul le flow et la voix de Kery James paraissent importants sur ce titre égo-centré, qui aurait pu être composé par n’importe quel rappeur de 20 ans qui débute dans le milieu. Même le final est bâclé. A éviter.

8. « Prends le temps », en featuring avec Faada Freddy, qui chante d’une bien belle manière sur un refrain clairement réussi. Un morceau qui nous exhorte à prendre le temps : les paroles des couplets sont de bonne facture, et la combinaison entre les voix du rappeur et de Faada est vraiment fluide. Le piano en toile de fond se marie bien avec l’instrumentale et le tic tac incessant du temps est très bien rendu. Un titre plaisant qu’on aura sans aucun doute plaisir à réécouter.

9. « Paradoxal » est le 2ème featuring avec la chanteuse Cleo, où Kery James rappe là encore son combat face à ses démons et nous prend à témoin. Son personnage Alix est sans cesse tiraillé « Je suis déboussolé comme un africain occidental, entre ce que je dis et ce que je fais, il y a quelque chose de paradoxal ». Le morceau, sans être mauvais, ne nous surprend pas, surtout à cause du thème qui a déjà été abordé plusieurs fois par Kery James. Un manque de prise de risque ici, ou au moins de nouveauté. Seul le refrain, bien chanté et rafraichissant, sauve un titre finalement assez convenu.

10. « Rue de la peine » en featuring avec Toma, reste dur dans son flow et sa production. Le thème nous parle de ghetto et de souffrance. Le texte file une métaphore sur les rues et l’on se croirait un peu dans une partie de Monopoly où Kery James et Toma auraient pris tous les cartes et redessiné le plateau. Intéressant dans l’idée, mais le texte s’éparpille et se disloque sans qu’on ne comprenne finalement où les deux hommes veulent en venir. Un titre assez mal exécuté dans l’ensemble, textuellement tout du moins.

11. « Vivre ou mourir ensemble », un des clips délivré par le rappeur avant la sortie de l’album, est fidèle à ce à quoi nous a habitué Kery James ces dernières années : des paroles sombres et une conscience sociale et politique affirmée. Le titre est bien mené, au tempo lent, au texte dense. Sans refrain, la voix et l’intonation de Kery est le principal atout; l’instrumentale suit les émotions de la voix, et le rappeur crie sa détresse avec poésie et désillusion. Cependant, il nous prévient dans un final bien senti de cette chose dont il semble convaincu : « Chacune de nos nuits attend son soleil, faut-il que l’on meure pour quitter le sommeil, on a plus le choix il me semble, on doit Vivre ou mourir ensemble. »

12. « Musique nègre » est un des morceaux coup-de-poing de l’album (avec le titre « Racailles »).
En réponse à Henry de Lesquen, homme politique et dirigeant de radio Courtoisie, connu pour ses positions ultra-conservatrices, qui avait parlé de bannir de l’espace public ce qu’il qualifiait de « musique nègre », Kery James réunit à ses côtés deux pointures du rap français : Youssoupha et Lino. Dans un texte qui taille dans le vif, agrémenté de dizaines de clins d’œil et de références aux grands noms de leadeurs défenseurs du peuple noir, le morceau fait alterner successivement les voix des 3 rappeurs comme la voix d’un seul homme. Une chose est sûre, le titre est percutant et fera date dans le rap français de l’année 2016. D’autant que le clip se permet de réunir à lui seul une vingtaine de rappeurs de la scène actuelle. Bref, Kery James livre ici un morceau qui frappe fort les esprits et les oreilles.

13. « Ailleurs », est le 2ème featuring de l’album avec Toma. Kery James rappe son envie de partir loin d’ici pour peut-être recommencer (mieux) ailleurs. Un thème rebattu, donc difficile à manier. L’ensemble est peu original et l’on s’ennuie un peu, malgré l’énergie non dissimulée des deux hommes sur ce titre qui visait un peu d’évasion. Dommage.

14. « N’importe quoi », est un morceau où Kery James revient à l’égo-trip sur une instrumentale ostentatoire mais bien produite. Punchlines et paroles des plus classiques dans le genre, métaphores où le rappeur se porte lui-même au sommet de son art. Vous aurez compris. Saupoudrez le tout avec un refrain qui se veut spectaculaire et bruyant et vous obtenez un énième titre sans intérêt majeur.

15. « Racailles » est assurément l’un des morceaux les plus réussis de l’album. Kery James met à l’amende toute la classe politique française et les considère comme des « racailles » en les accusant de mensonges, de malversations et de détournements en tout genre. « En attendant qu’un homme du peuple émerge, c’est rare de trouver un élu avec un casier vierge, ma haine du système est toujours intact : lequel d’entre eux peut jeter la pierre à Cahuzac ? ». Et ensuite de citer nommément 6 hommes politiques encore en activité condamnés par la justice.
Le flow et les paroles du rappeur sont cinglantes et le mot accusateur « racailles » revient à l’envie dans ce morceau qui enchaine les arguments contre la classe politique et nos dirigeants. Le rappeur se fait porte-parole du peuple, c’est parfois violent mais la vérité n’est jamais loin. Un coup de force que ce titre sans concession où un Kery James à son meilleur niveau a endossé son plus beau rôle.

16. « J’suis pas un héros », est le morceau final de l’album. Avec son fond piano-violon, Kery James se confie simplement et sans beat sur ses intentions en tant qu’artiste engagé. Le refrain résume bien le titre : « J’suis pas un héros, mais je me bats / Je dis tout haut, ce que les gens pensent tout bas / Faut pas croire les journaux, ils ne me connaissent pas / Les clichés dans leurs propos ne me reflètent pas/ J’suis pas un héros. ». Malgré un léger côté « faux modeste » qui se dégage, le titre a finalement le mérite de clôturer l’album d’une manière intéressante, entre héritage et intimité.

Conclusion :

Kery James confirme avec savoir-faire et engagement les attentes suscitées par son sixième album, nommé orgueilleusement « Mouhammad Alix » (Alix étant son vrai prénom). Avec une plume ciselée mais toujours consciente et son flow tranchant, devenus sa marque de fabrique, le rappeur originaire du 94 se place en fer de lance d’un rap social engagé et fédérateur. Sans concession et parfois dur dans ses propos (« Musique nègre », « Racailles »), Kery James varie les thèmes avec aisance et efficacité. En se permettant quelques facilités avec des titres plus légers, mais ne basculant jamais dans la médiocrité, le rappeur de 38 ans reste cohérent tout au long de l’opus. Des featuring bien exécutés et rafraichissants (« Des morceaux de nous », «Prends le temps », « Paradoxal ») viennent parachever un album maitrisé de bout en bout, qui restera l’un des meilleurs du genre de l’année 2016.

 

Écoutez la chronique en cliquant sur le lien suivant : Chronique-Kery-James

Baptiste

novembre 10th, 2016

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