Culture locale sur ... Arcueil

Notre société résiste-t-elle à l’humain ? (2ème partie)

Deuxième partie des reportages réalisés à Bagneux, Gentilly et Paris

(retrouvez la première partie de : Notre société résiste-t-elle à l’humain ?)

Emission Culture locale présentée par Sylvie

Diffusée le lundi 22 février à 19 heures

Le théâtre est-il un espace d’invention et de résistance? Une série de reportages réalisée à Arcueil, Bagneux, Gentilly et Paris. Rencontre avec Nicolas Roméas et Ananda Devi. Nicolas Roméas directeur de la revue Cassandre/Horschamp, revient sur son intervention dans le débat sur le théâtre et la résistance, organisé à Bagneux lors du dernier Festival Auteurs en acte. Nous écouterons des extraits dans ce reportage. Ananda Devi est l’auteure du Roman Moi l’interdite publié aux éditions Dapper en 2000. Son texte est mis en scène par Dany Toubiana de la Compagnie La feuille d’or à Gentilly et joué à la Cité Universitaire à Paris. Rencontre avec Ana Claudia Costa incarnant la jeune héroïne dont l’apparence lui interdit toute existence sociale. Un jeu sans concession, un ton qui sollicite consciencieusement le lecteur.


A écouter : 

 

Entretien avec Nicolas Roméas (deuxième partie)

 

Otoradio : Quelle est votre conception du théâtre ?

Nicolas Roméas : Ce qui m’intéresse, c’est « l’art à l’état naissant » (comme on dit « l’oxygène à l’état naissant »), là où il est en train de se faire. Dans cette société qui résiste à l’humain, le théâtre est un outil utile pour inventer un langage qui vous permettra de traverser le «désert» qui vous sépare de l’autre. 

Jean Dubuffet disait: «l’art de ne se couche jamais dans les lits qu’on fait pour lui.»

Otoradio : Parlez-nous du Kotéba au Mali ?
Nicolas Roméas : Le Kotéba de village est un rituel de la région de l’Empire mandingue (Mali, Burkina). C’est une pratique villageoise. Ce n’est pas fait par des professionnels, c’est fait par des gens qui sont peut-être, à un moment de leur vie, investis d’une espèce de rôle social d’animateur.
Mais, plus qu’une fonction professionnelle, c’est un rôle social qui peut aussi se transmettre d’une personne à l’autre sans qu’il y ait, comme dans l’Occident moderne, des frontières entre l’amateur et le professionnel,…

 J’ai découvert le Kotéba du point G, l’hôpital psychiatrique de la colline de Bamako. Il y a plus de vingt ans, Africains et Français tous révoltés par la psychiatrie dure de l’époque (exercée ici), se retrouvent à Bamako et confrontés à une situation encore plus absurde qu’ici, puisqu’ils se trouvaient dans un village, où se rassemblaient les caravanes qui avaient traversé le désert, qui s’urbanisait à grande vitesse. De nombreux habitants de Bamako avaient complètement perdu leurs repères. Ce sont des gens qui vivaient dans un groupe, dans un village, dans une famille, dans des rapports de famille à famille,  un mode de vie qui n’a rien à voir avec le mode de vie urbain, plus individualiste. L’Hôpital psychiatrique ne savait que faire de cette population errante. Baba Coumaré, psychiatre malien formé à la psychiatrie occidentale, et Jean-Pierre Coudray, psychiatre de Marseille très ouverts tous les deux, se sont retrouvés avec six cents malades mentaux enfermés dans une espèce de «prison absolument terrible et insalubre». Ils ne pouvaient pas commencer par faire des traitements psychiatriques à l’européenne sur des gens qui n’ont pas du tout cette culture: cela n’aurait pas eu de sens. Ils n’ont ni les mêmes repères, ni les mêmes références.

D’autre part, il ne s’agit pas de soigner une personne, mais plutôt un ensemble de gens. Ils ont d’abord créé une « case à palabres », dans un terrain vague, pour initier des discussions en cercle. La parole n’était pas censurée.
Jean-Pierre Coudray et Baba Coumaré sont allés chercher auprès de Jean-Philippe Dauchez qui travaille à  l’Institut National des Arts, une idée leur permettant d’agir collectivement sur les problèmes des uns et des autres et ont inclus dans cette thérapie psychiatrique, la pratique du Kotéba (traduit par le terme grand escargot en langue bambara) et qui se résume autour d’une danse en spirale avec port de masques et beaucoup de musique instaurant un esprit de dérision qui tend à dédramatiser les situations. Celui qui pose un problème au groupe va se voir et va peut-être changer d’attitude.

Ils le font tous les mercredis à 9hoo, en musique avec des djembés. Tout ça est fait à l’Africaine. Ce n’est pas du théâtre froid. Mais, la Commedia dell’arte aussi, c’était très vivant.
Ils décident d’emmener cette pratique sur le parvis de l’hôpital psychiatrique et jouent des scènes de groupe et les résultats sont concluants, les participants disent que ça leur fait beaucoup de bien. Petit à petit, deux ou trois animateurs de l’hôpital prennent ce rituel en main  avec beaucoup de générosité. 

J’y ai séjourné quinze ans auparavant, et y suis retourné il y a quelques mois. C’est vraiment une manière de s’intéresser aux autres, qu’on ne voit pas ici.
Ils sont sollicités par les hôpitaux de tous les pays du monde. Il y a des gens qui viennent de Finlande et les médecins maliens ont été  invités à Lyon  (hôpital du Vinatier) il n’y a pas très longtemps. Ils sont très reconnus.
Cette forme-là est née de la rencontre des traditions et du ras-le-bol du carcan médical occidental.
C’est une pratique généreuse, qui ne consiste pas à poser une étiquette sur quelqu’un et puis,  l’enferme. C’est le contraire.

Dans les formes d’art populaire, il y a toujours une part de liberté. C’est ça qui est intéressant, et c’est ça qu’elles perdent quand elles sont formatées par une élite. Un peu comme le rhapsode et l’aède dans la Grèce antique, le conteur ne redit jamais exactement ce qu’il a entendu. Il y a toujours une variation, quelque chose qui change en fonction du public, de sa mémoire, de son imagination. Donc, c’est vivant.

 otoradio : présentez-nous votre revue Cassandre/Horschamp

Nicolas Roméas : Notre démarche est d’aller voir dans le Hors-champ, là où ça se passe, là où ça se fait, là où c’est en train de bouger. Et, pas là où on a décidé qu’il fallait aller parce que c’était un tableau qui a beaucoup de valeur etc. ou une pièce passionnante que tout le monde va voir parce que le metteur en scène est très connu.
Non, pas ça!
Ce dont nous essayons de parler dans cette revue, c’est ce qui travaille l’intérieur-même de la société. Nous l’avons d’abord appelée Cassandre parce que c’est un beau personnage de la mythologie grecque et de théâtre, mais aussi parce que nous pouvions déjà percevoir que cette société était en train de passer à côté de quelque chose. Au moment de la création de cette revue, en 1995, nous annoncions des faits qui se passent finalement aujourd’hui. Cassandre c’est celle qui dit la vérité. Et, comme elle refuse de se donner à Apollon, ce dernier, pour la punir, fait en sorte qu’elle ne soit jamais crue. La vérité n’est pas séduisante, c’est cela la morale de l’histoire. Donc, on ne la croit pas.

Otoradio : De quoi parlez-vous dans ce nouveau numéro de Cassandre/Horschamp?
Nicolas Roméas : On essaie de dresser l’inventaire de ceux qui, aujourd’hui, parmi les acteurs artistiques et culturels, se considèrent encore comme des artistes engagés. On va, donc, aller voir qu’est-ce que c’est aujourd’hui que l’engagement. Comment ça se pratique dans la société de maintenant ? Après, on va essayer de se poser des questions pour savoir si les collectivités territoriales (puisque l’état a de moins en moins de prérogatives territoriales) prennent la mesure de leur responsabilité. Est-ce qu’elles font ce qu’il faut ou pas? Par exemple, est-ce que la ville de Paris a une bonne politique culturelle, ou pas?
Il y aussi la parole d’un grand témoin, Stéphane Hessel, qui fait le lien entre les époques avec une pensée qui survole notre époque dans un « grand temps » historique, comme disent les conteurs.

Nicolas Roméas après avoir produit, pendant six ans, des émissions sur France Culture, a fondé la revue Cassandre en 1995.

« Et, avec une équipe qui s’est construite vraiment petit à petit, on a développé Cassandre/Horschamp en référence à la curiosité, l’ouverture à tout ce qui n’est pas dans le champ de vision de la caméra, mais qui est légèrement sur les côtés et qu’on ne va pas regarder la plupart du temps car, concernant l’art, on se dit très souvent que, si l’action se passe dans une prison, dans un hôpital psychiatrique, dans une banlieue ou bien je ne sais où, ça ne doit pas être vraiment de l’art”.

La revue Cassandre/Horschamp à découvrir sur : http://www.horschamp.org/ et signer « l’appel des appels » : http://www.horschamp.org/spip.php?article3211

Transcription de l’entretien : Rita Mamboundou

 Propos recueillis par Sylvie

sylvie

février 22nd, 2010

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